Gérard arpentait les rues de la cité en pleine reconstruction. Le feu avait été éteint, mais les morts, eux, ne pourraient jamais contempler les murs splendidement rebâtis. Les villageois s'étaient mis à oeuvrer main dans la main avec les soldats, ceux-là mêmes qui s'étaient battus à mort au cours de cette guerre civile. Une fleuriste recomposait son parterre d'Iris. Les lueurs magiques du crépuscule se répandaient sur la ville qui avait travaillé dur pour reconstruire en une seule journée les dégâts provoqués par la chute des deux dragons. C'était tout comme un gigantesque mensonge étendu pour camoufler une grossière vérité. L'homme sans visage fixa le ciel sans âge. Il savait que bientôt, la nuit et sa multitude de constellations prendraient la place de ces couleurs si vives, et si pâles à la fois. Il avait déjà vu ce ciel, mais pas à cet endroit ni à cet instant. Pauvre personnage incapable de restituer les fondations de son existence-même, il errait à présent dans le marché sans saveur, près des commerçants sans marchandise, et des acheteurs avides de ne pas consommer. Quelle était cette sensation ? Ils semblaient presque morts.
Un feu battu et manipulé, mais pas dans le coeur de Gérard. Ce matin là, il avait fait face à l'Empereur et ses yeux indescriptibles.
<<Je porte ma propre volonté, et j'irai au bord de l'abîme pour y plonger.>>
Il eut un de ces sourires dont on ne savait pas s'il était sincère ou ténébreux. Mais qu'importe, puisque personne ne pouvait voir son visage. Quoi qu'il e
Un ciel rouge, une terre noire. Un monde constitué de deux couleurs seulement. Il sentait le poids de la nature sur son visage. Un poids inexplicable. Celui d'un corps détruit. Sur la terre noire, il voyait son sang rouge couler. Ainsi, l'ère des hommes prenait fin. Deux-cent tours, ruinée à jamais. Les êtres humains inexistant. Nulle civilisation sur le monde. Rien pour le parcourir. Seulement un monde de vide perpétuel.
Le séjour éternel allait enfin pouvoir commencer.
Sa vision se floua. Il avait échoué. Il ne vit que deux pieds se rapprocher de lui, peu à peu. Des pas lents, exagérés. Un pied qui fila dans son visage, un choc sourd. Une voix cruelle, moqueuse et ironique retentit à ses oreilles, mais il n'entendait aucun mot, comme s'il avait un bouchon dans ses oreilles. Il lui sembla entendre des vociférations. Puis un grand rire, et la personne se détourna de lui. Sa vision était rouge et floue. Sa tête se décala pour rejoindre la poussière. La mer, et le soleil couchant. Puis, des paillettes jaunes tombèrent devant ses yeux. C'était le spectacle de la fin du monde. Rien.
Il ferma les yeux, et les rouvrit un peu plus tard. Il ne sentait plus rien. Il voyait plusieurs silhouettes près de lui, dans un monde noir.
<<Ce n'est pas grave. C'était une des possibilités qui devait se produire. Nous avons perdu ici, mais l'équilibre sera rétabli à l'avenir. L'univers reviendra encore.
-Alors, c'est ainsi...>>
La fin des âges.
Gérard se réveilla en sursaut, et en sueur. Où était-il ? Au milieu de la rue, et entouré de passants. Ils étaient penchés sur lui. Le ciel était toujours crépusculaire, alors que s'était-il passé ? S'était-il endormi en plein milieu de sa propre pensée ?
<<C'est inimaginable. Je n'ai jamais lu quelque chose comme ça dans un livre. Il faudrait que j'étudie ce phénomène. Pour GL229B donné. Soit O, le milieu de B et C. AO=18 a.l. OAC=3,47E-4 degré AÔC=90 degrés et donc les règles trigonométriques donnent... Une minute. 3,47 ? Vraiment ?
-Monsieur ? Monsieur, vous allez bien ?>>
"Monsieur" ? Gérard se rendit compte qu'il était en présence de plusieurs badauds qui s'étaient arrêtés pour porter assistance à... Lui-même. Il sentit même une main sur sa joue. Une charmante mégère démoniaque. Gérard repoussa tout ce beau monde avant de se relever.
<<Excusez-moi, j'ai eu une perte de connaissance passagère. Ça m'arrive souvent, j'ai des... Problèmes de tension, voyez-vous. Je vous en prie, ce n'est rien de grave. Passez une agréable soirée, messieurs-dames, et que la paix des Deux-cent vous accompagne.>>
C'était la toute première fois qu'il faisait ce rêve. Une toute nouvelle pièce du puzzle venait de tomber entre ses mains. Tandis qu'il fulminait dans son coin, il laissa s'échapper une pensée.
Cette nouvelle pièce le forçait à recommencer depuis le début son travail d'agencement de la figure du destin...